
Pour Deneen, « le libéralisme a échoué parce que le libéralisme a triomphé », mais de quel libéralisme s’agit-il ? On ne trouve aucune référence à Adam Smith, ni à l’École de Vienne ou à l’École de Chicago. On découvre rapidement qu’il présente une vision du « libéralisme progressiste », au sens anglo-saxon, qui a séduit de nombreux partis « progressistes » actuels, comme le Parti démocrate américain.
Le « progressisme » entend transformer la vie humaine et le monde. Pour cela, il a besoin d’un individu libéré et d’un État contrôleur. Hobbes, dans son Léviathan, a identifié ces deux réalités : l’État composé d’individus autonomes et ces individus, à leur tour, « contenus » dans l’État absolu, voire tyrannique.
Le libéralisme a engendré trois révolutions : (1) la liberté, entendue comme la libération humaine d’une autorité établie ; (2) l’émancipation de la culture à l’égard des traditions arbitraires ; et (3) la domination humaine sur la nature par la science et la prospérité économique.
Le libéralisme progressiste rejette l’autolimitation humaine et oublie les principes aristotéliciens et thomistes de l’autocontrôle et des vertus nécessaires pour atteindre le bonheur. Le libéralisme rejette les limites de la loi naturelle et ne reconnaît pas l’existence d’une nature humaine fixe.
C’est Francis Bacon — Hobbes fut son secrétaire — qui revendiqua la capacité humaine de « dominer » ou de « contrôler » la nature, allant jusqu’à envisager l’immortalité. Par la suite, Rousseau, Marx, Mill et d’autres ont poursuivi cette idée, jusqu’à aboutir aux « transhumanistes ».
Les libéraux « conservateurs » soulignent la nécessité de maîtriser la nature scientifique et l’économie, mais s’arrêtent devant l’idée d’étendre ce projet à la nature humaine. Les libéraux « progressistes » approuvent tout moyen technique visant à libérer les êtres humains de la nature humaine de leurs propres corps. Un débat qui reste aujourd’hui ouvert.
Un autre aspect progressiste, issu de Hobbes et de Rousseau, est l’idée selon laquelle « l’homme naturel » serait une créature sans culture, un primitivisme stable qui sépare nature et culture. De là naît l’anticulture largement promue dans l’éducation, supprimant les normes sexuelles et économiques et « libérant » ou anesthésiant la volonté humaine, laquelle succombe notamment à la consommation, à l’hédonisme et à la pensée à court terme.
Le livre n’est pas facile à suivre ; par moments, il est aride, mais il contient des suggestions intéressantes. Selon Deneen, le libéralisme « progressiste » est insoutenable à tous égards, car il ne peut imposer indéfiniment un ordre à une collection d’individus autonomes disposant de moins en moins de normes sociales constitutives, ni fournir une croissance matérielle infinie dans un monde limité.